Interview de Didier LEVALLET

YOCHK’O SEFFER

Nous nous sommes croisés dans le “Big band” de Claude Cagnasso autour de 1969/70. J’en étais le contrebassiste régulier à cette époque et lui y participait plus ou moins régulièrement.
J’ai joué avec lui au sein de Perception, pendant plusieurs années. Nous avons également réalisé [en 1995] un enregistrement (« Ornette for ever ») et nous avons participé à des sessions informelles, l’été, “A l’Ouest de la Grosne”, chez Jackie Barbier.

PERCEPTION


Je voulais aller vers la musique libre («free» jazz). En fait j’avais d’abord monté un trio avec un autre saxophoniste et Jean-My Truong. C’était au cours d’un engagement d’essai pour trois soirs au “Gill’s club” de Gérard Terronés, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie (4ème), vers le printemps/ été 1970. A la suite de divers concours de circonstances, nous nous sommes retrouvés à quatre, avec Yochk’o et Siegfried Kessler le troisième soir. Perception est né ce soir là, immédiatement.
Perception est né, comme je l’ai dit plus haut, de notre capacité à improviser ensemble puisque notre première soirée n’était en rien préparée. Par la suite nous avons apporté, Yochk’o, Siegfried et moi, des compositions pour donner un cadre à ces improvisations. Ces morceaux sont évidemment de nature assez différentes: beaucoup plus écrites chez Yochk’o que chez moi. Mais les improvisations sont toujours très libres, propulsées par les passages écrits.
Perception se caractérisait d’abord par beaucoup d’énergie. On pouvait appeler ça du jazz “post coltrane”. Il y avait une alchimie particulière à Perception, car les centres d’intérêts, les cultures musicales et les niveaux de formation n’étaient pas du tout les mêmes entre les membres du groupe. Mais, ensemble, ça marchait instantanément.
C’était le temps des groupes et collectifs (Cohelmec ensemble, Dharma quintet), l’avènement d’une musique propre aux musiciens français, profitant de l’ouverture stylistique apportée par le Free jazz: la musique improvisée européenne.

Souvenir marquant


Un, parmi sans doute pas mal d’autres qu’il faudrait exhumer: un concert sous chapiteau en banlieue, lors d’un festival, en première partie d’Archie Shepp. On s’était vraiment bien défendus...
Le répertoire était celui issu des trois disques du groupe. Ca m’a marqué parce que nous nous trouvions en face d’un public qui était venu pour la star du Free Jazz, de retour en France avec un groupe qui tenait la route et qu’à cette époque-là, les premières parties – et en particulier les musiciens locaux ou nationaux - étaient considérés comme négligeables, voire disqualifiables. Et on a tenu le choc, et bien. Bernard Lubat qui était dans la salle, a reconnu notre “prise de parole”, comme il me l’a dit plus tard.

Les albums


Le premier disque a été enregistré en studio pour la marque “Futura” de Gérard Terronés le 9 janvier 71.
Le deuxième disque, l’a été pour l’Association pour le Développement de la Musique Improvisée (ADMI) sous forme de studio reconstitué dans une salle de la banlieue parisienne (Yerres): juin – octobre 1972.
L’ADMI c’était beaucoup de choses à la fois: créer un mouvement, regrouper les musiciens, organiser des concerts, publier des disques: en gros attirer l’attention sur une génération d’un jazz français en pleine rénovation et en manque de visibilité, ou en tous cas en nécessité d’une plus grande. Oui, juste créer un mouvement (artistique, évidemment).
Le troisième disque a été enregistré en concert au Théâtre de la Bastillele 28 novembre 1973 et publié par “Le Chant du Monde”.

La fin de Perception


D’abord, Jean-My Truong a quitté le groupe. Il a été remplacé par Mino Cinelu, puis par Jacques Thollot. Ensuite les uns et les autres étaient de plus en plus pris par leurs activités propres (et Yochk’o en particulier par Zao), donc vers la fin il y a eu des concerts avec d’autres personnes, mais ça n’avait plus beaucoup de sens: l’alchimie n’y était plus. Au final, Perception aura duré sept ans.

Influence de l’expérience Perception sur l’écriture et la technique musicales


Sur l’écriture, je ne pense pas, ayant des moyens et une culture (sensibilité) très différents de celles de mes partenaires qui en effet écrivaient (Yochk’o, Siegfried). J’étais assez minimaliste au début. Plus tard (après Perception), j’ai au contraire développé de grandes formes. Pour le jeu instrumental, sûrement, car c’est dans ce groupe que j’ai trouvé ma façon de me placer dans une problématique rythmique et harmonique aléatoire. J’ai profité de cet acquis depuis lors en toute circonstance le permettant, ce qui n’est pas si courant (par exemple dans le groupe “Outlaws in Jazz’ avec Jac Berrocal, Daunick Lazro et Dennis Charles).

«ORNETTE FOR EVER»


Ça c’est passé assez sympathiquement dans ce lieu que nous connaissions bien et où nous avions été introduits la première fois par Faton Cahen, ami de Barbier, au cours de l’été 75 ou 76, alors que Yochk’o et moi-même avions acheté chacun une maison de campagne dans le coin (moi, je l’ai toujours, Yochk’o n’est resté que quelques années). Je n’ai pas écouté le disque depuis bien longtemps. Je pense que Yochk’o est lui-même, quoi qu’il joue, et que son monde est assez éloigné de celui d’ Ornette. [...] Pour autant, je pense que c’est un disque plutôt satisfaisant, dans l’ensemble, qui n’a eu aucune audience particulière, dans la mesure où son éditeur n’en a rien fait. C’est très certainement moi qui ai proposé le batteur britannique Tony Marsh, improvisateur impénitent avec qui j’ai longtemps joué. Ceci donne finalement une lecture européenne de la musique de Coleman – assez distanciée, ce qui pouvait être sans doute une manière correcte de l’aborder. Quant au morceau avec Ornette lui-même, c’est une bonne – ou mauvaise – blague. Car, évidemment, il n’était pas à Bresse-sur-Grosne. En fait, il a joué en play-back, quelques temps plus tard, dans le mini studio de la région parisienne d’un preneur de son, sur une plage que nous lui avions ménagée lors des séances initiales. Observation à ce sujet: le résultat n’est pas nul, loin de là. On peut en tirer quelques conclusions: 1° Nous lui avons préparé un terrain de qualité et vivant, habité j’espère, sur lequel il a pu se poser, ce que j’assumerais volontiers. 2° Ornette Coleman est capable d’imposer son chant sur n’importe quel fond sonore, ce que je crois aussi: c’est une expression hors de tous codes. 3° Je suis bien content de tout ça, mais j’aurais quand même (et Tony Marsh aussi, I presume) bien aimé avoir vraiment joué avec O. Coleman.

«A L’OUEST DE LA GROSNE» : LES SESSIONS CHEZ JACKY BARBIER


Le «fonds» J. Barbier est aujourd’hui entre les mains des archives du Conseil Général de Saône et Loire (qui fait un travail d’inventaire). Ce que nous avons pu faire avec Yochk’o se situe entre mon arrivée dans la région (1975) et le départ de Yochk’o, la vente de sa maison de Jully-les-Buxy (je ne sais plus quand). Au-delà de son départ, il y a pu y avoir des occurrences. De toutes façons, ce que nous avons produit là était des rencontres, des essais. C’était évidemment essentiellement de l’ordre de l’improvisation. Il y a eu notamment une séance en duo dialoguant avec un enregistrement du chant des baleines resté dans les mémoires.

Didier Levallet, janvier 2009, propos recueillis par mail par Jean-Jacques Leca